Au loup ! Analyse du mythe du tireur fou

Les Monstres ont toujours fait partie de notre quotidien. De tout temps et dans toutes les civilisations, l’Homme a lutté contre eux, depuis le Dragon terrassé par Saint Michel à la lutte de Thésée contre le Minotaure sans oublier les Harpies, les Sirènes ou les Chimères combattus par les héros de l’Antiquité. Le Monstre est structurant pour nos civilisations et nos imaginaires.

Le Monstre apporte du sens à l’Histoire et à la vie car il a trois fonctions ontologiques : incarner le Mal, annonce un changement et faire renaître le Monde. Le tireur fou n’y échappe pas. Il incarne ce mythe.

Le Monstre incarne le mal

Il est le négatif opposé au positif, le bouleversement de l’ordre tranquille. Le Monstre dérange, déforme, et son existence ou sa révélation permet de mettre un mot, un concept, une image sur ce qui change. En cela, il permet d’incarner ce qu’il faut éliminer et cette incarnation a une réelle vertu : celle de rassembler, de fédérer. Par son existence, même il est le Ça qui permet au surmoi collectif et au conscient social de se structurer contre le Monstre, contre un état de fait jugé par la communauté comme négatif. Le monstre a donc une vraie fonction : incarner des éléments négatifs que le Monde doit expulser, éliminer afin de rétablir l’ordre, le Cosmos ordonné et ainsi faire renaître un nouveau cycle à la Mort du Monstre. Le héros mythique de la tradition chrétienne et de la geste arthurienne doit purifier et sanctifier en tuant le Dragon, et faire renaître un nouveau monde, à l’image de Saint Michel.

La destruction du monstre fait renaître le monde

Les Monstres n’ont jamais disparu et chaque culture recrée les siens. Adolf Hitler était à cet égard un Monstre. Il annonçait une période terrible s’il arrivait à ses fins et à mettre en place un Reich de mille ans. La traque des anciens SS qu’il a fallu aller dénicher dans leur cachette secrète jusqu’en Amérique latine ressemble à s’y méprendre à la chasse aux Monstres perpétrée par des héros vengeurs et idéalistes au cœur pur, pourchassant le Mal absolu, ou à certains héros de l’Antiquité allant chasser les Monstres dans leur grotte.

Gilbert Durand dans Introduction à la Mythodologie propose même une lecture résurgente du mythe. Pour Gilbert Durand, « Les dieux ont soif » et « se vengent en déchaînant obscurément dans les ténèbres des inconscients la tempête des dieux ». Parmi les causes de la montée de l’hitlérisme se trouvent bien évidemment des problèmes contemporains mais également le complexe lié à la défaite du IIIème Reich, la fin de la dynastie impériale, et la psyché sociale. Pour Durand, Hitler a tout du Wotan proto-germanique, le dieu anglo-saxon de la mort et de la « fureur » (sic). Il est « L’ouragan dévastateur des steppes » comme l’appelle Jung. L’ascension du leader nazi s’apparente à un besoin s’étant auto-généré, par-delà le rationnel et prenant sa source dans l’émotion refoulée d’un certain romantisme wagnérien traduit dans les urnes de la république allemande.

Le Monstre annonce un présage

Il est essentiel de comprendre que le terme monstrum signifie en latin avertissement, présage. Quand il ne garde pas un trésor comme le Griffon, le Monstre est annonciateur de terribles signes divins, un événement révélateur précédant de grands troubles. Il annonce l’accident (ce qui arrive) et une perturbation. C’est pour cela (et plus que pour l’horreur de ses méfaits) qu’il doit être éliminé car il symbolise un grave dérèglement du monde et du Cosmos, de l’Univers comme système organisé. Ce besoin intrinsèque symbolisé par le Monstre est très présent dans toutes les figures monstrueuses médiévales, antiques ou actuelles. Une des meilleures illustrations est la légende de la Bête du Gévaudan qui débarque dans la calme et très pauvre campagne française à l’hiver 1764 et qui cristallise le sentiment latent de changement après bon nombre d’hivers rigoureux, une hausse des prix suite à de mauvaises récoltes, des épizooties et la peste de 1729. Avec ses tueries ravageuses, une traque légendaire et une peur qui touche la nation entière par la rumeur, la Bête a bel et bien révélé, annoncé ce qui allait changer. Un présage prérévolutionnaire. Car la révolte grondait.

Le « tireur fou » un Monstre postmoderne ?

Les Monstres sont tout aussi nombreux aujourd’hui et ils resurgissent régulièrement. Certains truands ou terroristes ont incarné également cette figure du Monstre, du perturbateur originel, du démon tapi dans les profondeurs, vivant dans des circuits underground. Gilbert Durand a classé dans Les Structures Anthropologiques de l’Imaginaire les productions symboliques en plusieurs « régimes » successifs pour l’Humanité. La présence de cavernes, de lieux souterrains répond au symbolisme nocturne (symbolique de l’intimité, de la caverne, de l’intérieur, du lieu sacrée, de l’ingestion par l’Ogre) faisant suite au symbolisme diurne des premiers temps de l’Humanité et à leur imaginaire postural (imaginaire de combat debout, de lutte contre des Bêtes et des monstres à tête d’animaux).

Le « tireur fou » apparu cette semaine fait partie de ces monstres diurnes. C’est un monstre apparu de nulle part, vêtu d’une veste de chasseur, armé d’un fusil, proche de l’imaginaire du chasseur. Alors que c’est normalement le loup qui menace, c’est cette fois le chasseur qui nous fait peur. Personnage né de l’excitation générée par la rumeur boostée par les médias et la civilisation du live. Son accoutrement, ses apparitions quasiment magiques font qu’il est de ceux qui surgissent, inattendus, debout, jaillissant, frappant, de manière impassible et implacable et repartant comme ils sont arrivés. Le « tireur fou » sera certainement bientôt arrêté. Mais il a montré notre fascination enfantine pour les monstres. Il correspond à notre besoin de nous rassurer mais également incarne les trois facettes de la figure du monstre. Cette figure d’actualité incarne le mal en s’attaquant à la liberté de la presse, considérée comme sacrée dans notre société et attaquée de manière assez inédite. Quant à sa destruction, elle fera peut-être renaître le monde (ou a minima l’autorité du préfet de Police de Paris) mais il est certain que sa violence annonce un présage… Peut-être celui d’une figure violente, terrorisante arrivant au même moment que la flambée de contestation montant déjà dans le pays, comme en 1764. Et si le « tireur fou » était une Bête du Gévaudan des temps postmodernes ?

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