• Facebook : l’illusion de la valeur

    L’entrée en Bourse mouvementée du Social Network a eu l’effet d’une bombe. Toutes les options sont ouvertes pour le futur de Facebook.

    Un récent et brillant article de Frédéric Filloux, publié sur le site du Guardian pose la question abruptement : « Facebook est-il une hallucination collective »? La dévalorisation subie par le titre suite à l’entrée au Nasdaq de la valeur Facebook en effet fait voler en éclat bon nombre de certitudes et d’idées préconçues sur le social network. Un autre article, posté cette fois sur le site de Forbes et également paru cette semaine est beaucoup plus violent et simplement intitulé « Pourquoi Facebook et Google pourraient complètement avoir disparu dans 5 ans », sans compter les dizaines de couvertures et de gros titres faisant état des mésaventures de la firme de Mark Zuckerberg.

    Pourquoi un tel échec ? Facebook avait tout pour réussir : le réseau social a en effet pris ces dernières années une place dans nos vies qui dépasse tout ce que quiconque aurait pu imaginer : plateforme d’échange de données personnelles, de socialisation et de rencontres, porte d’entrée du web et demain plateforme vidéo, photo, ou même mobile (même si beaucoup sont sceptiques sur ce point). Facebook avait jusqu’à présent tout réussi… jusqu’à son entrée en Bourse. La capitalisation ratée, les rumeurs de malversation, les chiffres incertains et les perspectives stratégiques troubles y sont bien évidemment pour quelque chose mais il y a des raisons plus profondes à cet échec.

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  • Le “beau” dominé par les hommes s’effondre et les femmes redéfinissent la beauté.

    Le texte ci-dessous est une participation à un débat sur Newsring le site de débat de Frédéric Taddéï .

    La question était “Publicité : les beaux font-ils moins vendre ?

    C’est un faux débat. ce qui est en jeu est en fait la redéfinition profonde de ce qu’est la beauté et la prise de pouvoir d’un imaginaire essentiellement féminin.

    «A real woman is every woman», clame Ben Barry sur le site de son agence de mannequins d’un nouveau genre (http://benbarry.com/). Ce chef d’entreprise canadien a mené une enquête auprès de 2500 femmes en Amérique du Nord qui a conduit à une conclusion étonnante: l’intention d’achat augmenterait de 200% si le modèle fait la même taille que la consommatrice. En d’autres termes, l’idéal de beauté majoritairement présent dans les médias et la publicité (à savoir des individus jeunes, minces et blancs) serait dépassé. Cette mini-révolution secoue l’imaginaire publicitaire. Après les décennies 1990 et 2000 marquée par le culte de l’ultra-maigreur, de la jeunesse éternelle, et par des polémiques sur l’absence de diversité dans les médias ; la crise et l’évolution des mentalités a obligé l’univers médiatico-publicitaire à revoir la donne. Fini l’ostentation et l’idéal de beauté monolithique. Les consommateurs souhaitent un retour à des valeurs plus saines, authentiques et veulent donc des modèles non plus inaccessibles mais en lesquels ils puissent se reconnaître. Et le message semble passer : les dix-neuf éditorialistes de Vogue entament depuis peu une campagne inédite contre l’anorexie (ils s’engagent à ne publier que des mannequins de plus de seize ans et « visiblement » en bonne santé) ; la chanteuse Adèle a d’ores et déjà fait la une du Vogue US et Beth Ditto ne quitte plus les covers et les catwalks. Autres initiatives : le magazine Femme actuelle vient de sortir son troisième hors-série consacrée à la beauté noire, et ELLE son numéro « Spécial rondes » en début d’année.

    Mais ce n’est qu’un effet de balancier. L’extrême inverse est toujours très vivace comme en témoigne l’interdiction aux Etats-Unis d’un spot pour une marque de lingerie dédiée aux fortes poitrines car montrant «trop de chair» (http://www.wat.tv/video/usa-pub-sexy-pour-femmes-rondes-2msln_2exyv_.html ).

    L’intitulé de ce débat qui exclut implicitement du « beau » les vieux, les ronds et les non blancs, est aussi très révélateur. La question n’est pas tant de montrer des « non-beaux » pour mieux vendre que de redéfinir le concept de beauté.

    Et la définition de la beauté est en train – simplement – de s’affranchir de la vision masculine, après une longue période où les canons de la beauté étaient décidés et dessinés par des hommes : mère, fille, épouse, prostituée, la figure du féminin était très normée par les hommes, et à chaque panoplie correspondait l’habit d’une nouvelle poupée Barbie.

    Mais ce temps est terminé.

    Faisons un petit flashback. A une époque reculée (celle du paléolithique), les déesses dominaient souvent dans les Panthéons primordiaux. La figure des déesses-mères originelles en témoigne. Et les femmes avaient le pouvoir. La femme est en effet celle qui donne la vie et les hommes se rendent compte que si même les plus valeureux chasseurs sont remplaçables il n’en est rien de la femme car elle assure la continuité de la tribu. Mais les déesses n’ont alors rien de la figure protectrice d’une Vierge Marie. Elles inspirent un effroi religieux terrible et représentent des figures sauvages, vengeresses et implacables. Bon nombre de sociétés primitives en Afrique (comme les Boschimans) rendaient par exemple un culte à la mante religieuse.

    Les sociétés patriarcales avaient laissé de côté les femmes mais ces derniers semblent retrouvent leur statut via un certain retour à l’anormalité. Le beau se déforme pour agresser l’homme et prouver une volonté réelle d’émancipation de l’esthétique. Décomplexées, quittant leur carcan de mères et d’épouses, les femmes sont radicalement en train de se réinventer sous nos yeux, en allant puiser profondément dans le mythe et les archétypes.

    Une mutation «animale» et sauvage est ainsi très visible depuis quelques années sur Internet où certaines nymphettes punk ou gothiques se retrouvent sur la communauté des Suicide Girls. Il s’agit d’un phénomène digital mondial avec 300 000 photos, 17 000 articles et 35 millions de commentaires en quelques années d’existence, les Suicide Girls sont devenues les pin-up de la génération alternative. Et les stars comme Dave Grohl, Courtney Love ou Dave Navarro se les arrachent pour leurs clips. Réunies dans la SG Army, plus de 2000 filles américaines, australiennes, russes et même françaises choisissent elles-mêmes la façon dont elles se présentent sur le site. Chaque semaine, elles sont plusieurs centaines à poser leur candidature pour tenir leur journal et chatter en direct avec les internautes. Pour beaucoup de filles c’est une façon de s’afficher hors-normes et sans complexe. Il semble que nos sociétés occidentales soient de plus en plus remplies de ces « figures de l’excès ». Pour le sociologue Olivier Sirost, notre société ingère des « symboles de régénération des imaginaires sociaux, ceux mêmes qui prônent l’intensité de la dépense, le dépassement des limites physiologiques et psychiques ». L’attitude résolument rock des Suicide Girls, leurs tatouages et leurs piercings ont un côté excessivement provocateur mais également très initiatique en ce qu’elle représente un aller-retour avec l’extrême et un certain côté bestial. En confrontant leur corps, leur apparence et leur sexualité au monstrueux, au primitif et au bestial via des piercings ou des tatouages, elles symbolisent ce que Michel Maffesoli appelle « la Part du Diable ». Dans un élan hédonisme évident, elles incarnent une « sauvagerie latente, une animalité sereine ». Au travers des symboles de l’extrême, elles incarnent « l’ineffable torture » et le dépassement cherché par Rimbaud dans l’excès, la drogue, la luxure. Les Suicide Girls incarnent une imperfection esthétique, une nouvelle figure de la femme, un non-conformisme féminin et dionysien qui prend ses racines dans les seventies, années de libération, de pulsions communautaires et sexuelles.

    Les femmes “normales” que la pub montre de plus en plus ne sont pas “normales”, elles ne sont que l’expression de l’imperfection et certainement pas de la normalité. En cela elles sont, en creux, la preuve que l’imaginaire féminin lutte contre l’imaginaire masculin normatif.

    Le beau masculin est mort, vive le beau féminin.

  • Réconcilier les deux corps du Roi

    Les élections sont souvent un moment où les Français se divisent. Mais la continuité de l’Etat doit être absolument préservée. Car l’Homme a toujours vécu en communauté. Et le souverain symbolise concrètement l’alliance de tout un peuple dans son enveloppe corporelle.

    Par nature animal politique, l’humain est enclin à l’union politique avec ses semblables. Pour le philosophe écossais du XVIIIème siècle Adam Ferguson « Les cris de l’enfant, la tristesse de l’adulte, quand ils sont seuls, la joie de vivre de l’un et la gaieté de l’autre lorsqu’ils vivent en compagnie, prouvent amplement que ce penchant est inhérent à notre nature ».

    La composante sociale de l’homme semble en effet lui être consubstantielle, l’homme faisant partie naturellement d’un ensemble. Il est même possible d’attribuer des qualités sociogénétiques à cet état, puisque le fait d’être en société permet à l’homme de se réaliser pleinement : sans elle, l’homme ne peut répondre à cette nécessité vitale de la sûreté et de la conservation de soi.

    Il existerait ainsi une constance dans la nature anthropologique de l’homme, et pour Ferguson « Il n’y a pas lieu de croire que les Anciens (…) ne soient pas identiques à nous, Modernes (…) Quand les récits, parvenus des quatre coins du monde, les plus anciens comme les plus récents, s’accordent pour nous présenter l’espèce humaine toujours rassemblée en troupe et en compagnie, (…) il nous faut nécessairement admettre ces faits pour le fondement de toutes nos spéculations sur l’homme ».

    Cet état de sociabilité universelle est un état mythique, au sens où les récits, d’origine ethniques, légendaires, faisant état de l’Homme en état de sociabilité sont fondateurs des systèmes religieux et politiques. Il semble même que la Cité soit la finitude de la sociabilité humaine. Pour Aristote, la Cité est naturelle parce qu’elle est la « fin » des communautés : le couple, la famille, le village. La Cité est la « fin » des associations humaines car c’est en elle que l’Homme peut trouver le bonheur, le bien vivre, ce qu’Aristote, à la suite de Platon, appelle « la vie heureuse ».

    Les mythes ont toujours structuré la société et, à l’âge des premières civilisations et des premières Cités, l’homme n’a plus besoin des montagnes pour se rapprocher de Dieu. La civilisation est créatrice de mythe. Les villes sont là pour cela et les dieux sont des dieux urbains. Ils enseignent aux hommes à construire les hautes ziggourats de Mésopotamie qui sont des liens avec le divin, dépassant les huttes des agriculteurs. D’autres divinités naissent, comme Enki qui est le Dieu des forgerons, des maroquiniers, des potiers et des scribes ou Mardouk qui fonde la grande cité de Babylone (« la porte des Dieux »).

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  • L’attrait du sauvage (hommage à Maurice Sendak)

    Vous souvenez-vous de votre livre préféré lorsque vous aviez 5 ans ? Moi oui, il s’agit de « Max et les Maximonstres ». A la simple évocation de ce titre des torrents de souvenirs se déferlent dans bon nombre de cerveaux de ma génération. Un phénomène qui doit nous questionner sur la force des émotions générationnelles, et sur leur origine. Et aussi le moment de rendre un hommage à son créateur, disparu aujourd’hui, à l’âge de 83 ans.

    « Max et les Maximonstres » est un livre pour enfants écrit par Maurice Sendak, paru aux Etats-Unis en 1963 et publié en France en 1973. Ce conte raconte l’histoire d’un petit garçon nommé Max, puni par sa mère pour n’avoir pas été sage car il commettait des méfaits dans la maison, déguisé en loup. Il est envoyé dans sa chambre sans dîner, mais seul dans son lit, il se met à rêver, et un monde mystérieux et effrayant lui apparaît. Il décide de s’y aventurer, et part en voyage dans ce pays où vivent des monstres terribles.

    Ces êtres sont abominables mais Max sait se faire apprivoiser et vit avec eux une série d’aventures extraordinaires avant de retrouver son lit et son dîner « encore chaud ». Un film éponyme est sorti en 2009, réalisé par le très doué Spike Jonze). Ce livre a marqué une génération d’enfants et inspiré beaucoup de monde (des Simpson jusqu’à l’imagerie de bon nombre de groupes de rock), mais aussi parce que si les monstres ont envahi notre quotidien, ils sont entrés par notre enfance, et représentent une rupture avec l’âge adulte. Il ne faut pas oublier que Françoise Dolto et bon nombre de pédopsychiatres ont tout d’abord condamné le livre à sa sortie, jugé comme étant trop proche d’une imagerie insoutenable, et jouant beaucoup trop avec le concept de rêverie (contre la réalité) et des images effrayantes. Mais c’est justement cela qui est intéressant.

    « Max et les Maximonstres » exprime l’idée même d’une transgression profonde. Max est certes puni car il a désobéi à sa mère mais il a surtout transgressé la loi humaine. L’enfant déguisé en loup a en effet opéré la plus profonde et la plus violente rupture avec le système de valeurs établi par les adultes : il a pénétré dans le pays du sauvage (« Max et les Maximonstres » s’appelle « Where The Wild Things Are » en anglais “là où vivent les choses sauvages”).

    Pour Kant, « il n’est d’humanité que dans la rupture avec la nature ». En pénétrant dans le monde de la nature, en devenant monarque du pays des monstres, et en en édictant ses lois, dont le premier commandement est de faire « une fête épouvantable », Max se révèle comme un héros transgressif, un héros sauvage.

    Pour Georges Bataille « le passage de l’animal à l’homme se situe dans le reniement que fait l’homme à l’animalité ». Le passage à l’âge adulte représente très certainement également le reniement de cette part d’animalité, le refus de l’attrait du sauvage, et il est très marquant de voir que dans le conte de Sendak le petit garçon s’aventure dans le monde du sauvage au moment où il quitte l’enfance pour arriver dans l’âge adulte. La rêverie transgressive que représente « Max et les Maximonstres » nous rappelle donc que l’enfance n’est pas de l’ordre de l’humain. Elle est de l’ordre du sacré, un moment où l’on est capable de tous les allers et retours : dans l’animal et l’humain, dans le rêve et la réalité. Pour Bataille toujours, afin de retrouver son caractère sacré, l’homme doit replonger dans l’animalité. Il peut alors se parer du prestige, de la liberté et de l’innocence de la bête.

    Les grandes rêveries collectives comme « Max et les Maximonstres » font revivre le monde du sauvage mais elles vont au-delà. Il est ainsi assez vertigineux de se rendre compte que la génération qui a grandi avec ce conte a été la première à apprivoiser, à expérimenter le monde du digital et la jungle de l’Internet, souvent crainte et jugée comme dangereuse par le monde « des grands ». Un monde où comme pour Max, le premier commandement est souvent de faire « une fête épouvantable », de se déguiser, de se fondre dans une nouvelle Nature, de retrouver les réflexes animaux de regroupement tribaux… En un mot, d’être libre. Réflexe conditionné de notre condition de mammifère, ou sens de l’histoire ?

    Une partie de la réponse est partie aujourd’hui avec Maurice Sendak. Tous les Max et tous les Maximonstres du monde entier lui disent merci de nous avoir libéré.